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Tour de la France, étape 3 : la solitude avant l'explosion.
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Nice - Sisteron (198 km)

Soit Christian Estrosi a des actions chez ASO, soit il joue beaucoup au squash avec Christian Prudhomme et le laisse souvent gagner. Peut-être bien les deux. Toujours est-il que pour la troisième journée consécutive, la ville de Nice accueille le départ du Tour de la France. Après le sprint électrique de « Chris de Nice » Laporte et la démonstration tout en maturité d’Alejandro « papy » Valverde, le tracé du jour fait à nouveau la part belle aux sprinteurs, pas mécontents de retrouver le grand plateau et le plaisir de se farcir quasiment 200 bornes d’attente pour 300 mètres de kiff sur la route de Sisteron.
Monique, niçoise haute en couleur que nous avions le plaisir de rencontrer hier, ne cache pas sa satisfaction : « Ils vont enfin se barrer de ma ville votre cirque ambulant ? Tout ce remue-ménage, ça altère la qualité des bulots. Cassez-vous. »


Salut Nice, on se revoit en mars prochain.

Sur la ligne de départ, il fait chaud. Peter Sagan a le maillot grand ouvert et son décolleté laisse entrevoir sur son pectoral gauche un nouveau tatouage venu compléter sa collection personnelle d’art corporel. Il semblerait que ce tattoo représente une bite et à en juger le graphisme, on jurerait que le fantasque slovaque l’ait dessiné lui-même. Why so serious ?
À ses côtés, Alejandro Valverde brille de mille feux dans sa tunique jaune rendue ardente par le soleil tapant. L’espagnol se retourne un court instant et s’exclame : « Nairo ! Viens voir, viens le toucher. Il parait que tu ne connais pas ce que c’est ! » étirant la manche de son maillot jaune avant de lâcher un léger rire moqueur. En réponse, on entend un mollasson « Qué ? » s’élever des profondeurs du paquet coloré et sponsorisé jusqu’à la moëlle. Juste à côté, Christophe Laporte en vert chahute gaiement avec Pierre Rolland dans ses pois rouges, en lui jetant du gel Aptonia à la gueule. On sent l’atmosphère plus légère que Domenico Pozzovivo sur ce début d’étape.

Christian Prudhomme abaisse finalement le pavillon, kilomètre zéro : attaque de Cyril Gautier ! Le contraste entre le lutin breton qui malmène sa machine et le peloton qui s’en tamponne le coquillard est étonnant. Bientôt le coureur de B&B-Vital Concept, bien trop seul en tête, se retourne et s’agace : « Mais il est où Offredo, là ? ». À l’avant du peloton, on se regarde. Anthony Turgis (Total-Direct Energie) lâche un gros « Flemme ! » en se relevant sur ses cocottes, ce à quoi Guillaume Martin (Cofidis) répond : « Ils sont pas là Wanty ? Ils ont pas été invités ? ». Silence dans le peloton : Movistar se range en tête et Nelson Oliveira imprime un tempo qu’un groupe de cadets pourrait suivre. Rideau. Bon courage, Cyril !

Heureusement que la route est jolie dans l’arrière-pays niçois. On perçoit cependant un court instant de panique chez Ineos au moment de traverser Grasse. Krisfroume agrippe son col et demande des consignes à l’oreillette, flippé comme un chat voyant débouler un aspirateur dans son espace vital. « Kesseupasseutil Thierry ? Ils sont pas bien Ineosseuh-là » se demande Jaja, coupant volontiers la parole à Franck Ferrand qui commençait une lecture de Wikipedia sur les parfumeries locales. Titi Adam n’arrive pas à répondre à la question. Puis tout rentre soudain dans l’ordre et les rouge-et-noirs retrouvent leur place dans le peloton. Mystère. On apprendra à la fin de l’étape (de la bouche de Dave Brailsford) que les coureurs de l’écurie britannique ont pris peur du nom de localité « Grasse », craignant d’y prendre de la masse graisseuse en la traversant. Fin de l’histoire.


Alerte généraaaaaaaaaale !

Dans la voiture de Jérôme Pineau, on se passe en boucle « La solitudine » de Laura Pausini. Cyril Gautier, désespérément seul, prend les primes aux sprint intermédiaires (« Ça paiera le ravalement de façade de la barraque » explique-t-il en rigolant à la moto-caméra) et se contente de poursuivre son long bain de foule revigorant. Le peloton lui laisse 4 minutes d’avance pour s’amuser et profiter du paysage. Rien de plus fou n’est à signaler pendant plus de 100 kilomètres longs comme un confinement forcé, sinon une crevaison à l’arrière : Richie Porte, héros malheureux de la veille, lève son bras enrubanné et tapissé de tulle gras pour faire dépanner sa roue, percée par une capsule de Kronenbourg. #Poisse


Ta grande-soeur écoutait ça en boucle.

Le solitaire coureur éffronté de B&B-Vital Concept se fera avaler par le pack à 17 kilomètres de l’arrivée à l’issue d’un savant calcul de la part de l’équipe Deceuninck-Quickstep, qui souhaite mettre Sam Bennett sur les rails du succès. Le breton fait coucou à la caméra avant de retourner dans l’anonymat du peloton, que Cofidis emmène désormais avec le Wolfpack.
L’approche de la citadelle de Sisteron est tendue et suite à un malheureux écart de Bauke Mollema cherchant à éviter un bidon Mitchelton-Scott au milieu de la route, une chute a lieu à 6 kilomètres de l’arrivée. Andrei Amador (Ineos) en est la principale victime mais finit par repartir en grimaçant. Aucun sprinteur ni favori n’est piégé. Tête baissée, les coureurs continuent de foncer vers leur destin en frottant plus fort qu’un balai à chiotte. Le dénouement approche, et la densité du plateau de sprinteurs est telle que sortir de ce lot un favori s’avère plus compliqué que résoudre le conflit israélo-palestinien.

À Sisteron, la tension est palpable. Le public se met dans un état d’attention décuplée et des centaines de « Ils arrivent » inquiets s’échangent avec gravité dans la foule, faisant jaillir de la ville une lourde rumeur anxieuse et impatiente qui bourdonne comme un essaim lointain. La voix du speaker gagne en intensité quand surgit de l’agitation électrique cet instant de transe collective, où le bruit sourd de l’hélicoptère s’élève du ciel en devenant de plus en plus clair et précis. « Ils sont là ! » hurle sèchement un papa à son fils qui ne l’écoute pas tant il est concentré et occupé à se pencher vers cette route soudainement vide, magnétique et magique. Le battage de l’hélicoptère s’intensifie, on entend se rapprocher l’écho caractéristique du claquement de milliers de mains sur les panneaux publicitaires qui encadrent la chaussée, les motos ouvreuses clignotent de leur plus beau bleu et chantent leur plus stridente sirène en passant à toute vitesse, tandis que la clameur désormais immense s’approche de la ligne d’arrivée, déferlant vers l’arche comme une vague de frissons assourdissante. Des poils s’hérissent, des gorges se nouent et des larmes se retiennent, chez les plus jeunes comme chez les plus âgés, avant l’exutoire du passage tant attendu (et si rapide) de leurs héros.

Et du calme surgit la violence : Elia Viviani déboule à toute berzingue en massacrant son pédalier comme s’il piétinait un départ de feu causé par une chipo trop cuite tombée dans l'herbe sèche, Bryan Coquard est dans la roue et se dandine à l’unissons avec Wout Van Aert, Giacomo Nizzolo, Alexander Kristoff, Peter Sagan, Caleb Ewan et Sam Bennett. Christophe Laporte, grand prince, s’est sacrifié pour placer Viviani en tête. Van Aert semble gagner en puissance quand soudain il perd pied, pétrifié par un spectateur (ressemblant étonnamment à Mathieu Van der Poel) qui lui hurle à l’oreille « Attention à la barrière cousin ! ». Il se rassoit, contrarié, et laisse la place libre à ses adversaires. Bennett déborde enfin le coriace Viviani mais emmène sur son porte-bagage un encombrant Peter Sagan qui en trois coups de reins revient au niveau de l’irlandais avant que les deux bombes humaines ne jettent leurs vélos sur la ligne, comme si celle-ci avait soudainement aimanté leur roue avant. Une dernière fraction de seconde suspendue pour offrir un bonheur éternel, où le temps s’arrête et s’allie aux millimètres pour couronner son roi. Qui va relever la tête et exulter ?

La bande blanche est avalée. Bennett jette un regard à sa droite et constate que Sagan glisse plus vite que lui vers le mur de photographes massés derrière la ligne. En l’évitant, le slovaque se redresse et gonfle ses biceps avant d’hurler un cri libérateur : il est le vainqueur ! L’irlandais vaincu lui met une petite main au cul en signe de reconnaissance de sa défaite pendant que le triple champion du monde fait le signe de Jul avec les mains. Viviani complète le podium et les coureurs s'égrainent avant d'aller tranquillement se garer dans leurs bus, sous les vivats de la foule.

Après l'explosion, la tension retombe enfin et Sisteron peut souffler à nouveau. Oui, ce n'est que du vélo. Mais ce n'est pas n'importe lequel : c'est le Tour de France. Et rien ne peut égaler son aura.

Peter Sagan, visiblement décontracté, s'est lâché en interview d'après-course :

Classement de l’étape :

1. Peter Sagan (BOH)
2. Sam Bennett (DCQ)
3. Elia Viviani (COF)
4. Caleb Ewan (LTS)
5. Bryan Coquard (BBV)
6. Alexander Kristoff (UAE)
7. Mark Cavendish (BAH)
8. Kevin Reza (BBV)
9. Giacomo Nizzolo (NTT)

121. Richie Porte (TRS) mt. 

Classement général :

1. Alejandro Valverde (MOV)
2. Maximilian Schachmann (BOH) + 4’’
3. Gorka Izaguirre (AST) + 6’’
4. Julian Alaphilippe (DCQ) + 10’’
5. Emmanuel Buchmann (BOH) + 10’’
6. Mikel Landa (BAH) + 10’’
7. Sergio Higuita (EFP) + 10’’
8. Geraint Thomas (INE) + 10’’
9. Primoz Roglic (JBV) + 10’’
etc.

Combattif du jour : Cyril Gautier

Maillot vert : Peter Sagan

Maillot à pois : Pierre Rolland

Meileur jeune : Sergio Higuita

Demain, le peloton devra déjà se frotter à une arrivée en altitude. Déjà des écarts entre favoris ?  

Rédigé par La Musette le Monday June 29, 2020

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